Ironie

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L'ironie est une forme de double discours dont les deux niveaux entretiennent souvent une relation contradictoire, et qui présente une valeur argumentative forte et agressive. Il s'agit de faire rire/sourire méchamment de son adversaire, de son attitude, de ses actions ou de ses idées, avec l'idée de dénoncer.

Ce n'est ni une figure de style ni un registre, tout en étant les deux. C'est une forme de discours qui transcende ces catégories, tout comme la parodie.


Sommaire

Définition

L’ironie argumentative, qui nous intéresse ici, est une forme dans laquelle on se moque de quelqu’un, d’un adversaire ou d’une idée. Elle consiste essentiellement en un écart, un décalage entre ce qui est dit et ce qui est pensé. On peut la schématiser ainsi : un émetteur met en place un système à double niveau (louange apparente et critique sous-jacente d’une cible) ; il donne des indices de ce double sens, et le récepteur doit les repérer pour comprendre le texte/le film.


Fonctionnement

En ce qui concerne le petit “x” (la relation entre le premier et le second degrés), plusieurs procédés rhétoriques sont couramment employés dans un but ironique :

  • l’antiphrase. Ex : « Quel courage ! », peut-on dire pour se moquer d’un lâche.
  • la litote, qui est une figure d’atténuation, peut également être utilisée ironiquement. Ex : « On ne peut pas dire que la France soit une grande nation en ce qui concerne le golf. »
  • la prétérition. Ex : « Je ne dis pas que tu es stupide. » (Ce qui est une manière de le dire quand même.)
  • l’hyperbole. Ex : « Quel tableau magnifique ! Quel chef d’œuvre ! On dirait du Rembrandt, du van Gogh ! », à propos d’une croute (dans cet exemple l'hyperbole est alliée à l'antiphrase, c'est d'ailleurs en général le cas).

Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive.


Plus généralement, il y a une contradiction entre les deux niveaux de signification.


Mais l’ironie est essentiellement un fait d’énonciation. Elle consiste en une distance entre l’énonciateur (celui qui parle) et l’énoncé (ce qu’il dit), ou entre le point de vue (sens 2) et le narrateur (tout Candide de Voltaire fonctionne ainsi). Aucun texte n'est plus clair à ce sujet que le début du chapitre III, où l'on voit alternativement la guerre par les yeux de l'optimiste Candide qui trouve cela beau (mais qui quand même tellement peur qu'il s'enfuira, il est naïf pas idiot) et ceux du narrateur, qui sait de quoi il est réellement question.

Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.


Dans une argumentation, l’ironie consiste souvent à faire semblant de donner la parole à son adversaire, à le citer pour mieux montrer que ses idées sont absurdes, odieuses ou ridicules.

C'est la méthode employée par Montesquieu dans son fameux texte « De l'esclavage des nègres » : il donne successivement la parole à tous les partisans de l'esclavage, et on peut les reconnaître. Il y a, parmi d'autres, l'historien, l'économiste, le théologien, le philosophe, etc.

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une manière plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui chez des nations policées, est d'une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
Des petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains : car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié.

Montesquieu, L' Esprit des lois, 1748


Efficacité et danger de l'ironie

Dans l’argumentation, l’ironie est une arme très efficace, car elle permet de mettre les rieurs de son côté. C’est l’arme favorite des Philosophes du XVIIIe siècle, comme Voltaire ou Montesquieu. Mais à l’inverse elle peut présenter un danger pour celui qui l’emploie, car il est possible que le lecteur/spectateur ne la perçoive pas et prenne le texte au premier degré, faisant ainsi un contresens et confondant l’ironiste avec ceux qu’il attaque. Afin que l’ironie soit comprise, il importe donc :

  • que les auteurs disposent dans leurs textes des indices indiquant leur intention réelle. Ce peut être des « signes de ponctuation » (dans le temps un typographe avait créé un point d’ironie, mais il n’eut aucun succès ; dans les messages électroniques envoyés sur l’Internet, on signale les phrases ironiques par le dessin suivant  ;-) que l’on comprend si on le regarde en tournant la feuille à 90° et en dessinant un rond autour.) Mais il s’agit le plus souvent d’indices de langage ;
  • que le lecteur connaisse suffisamment la situation dont il est question dans le texte ;
  • qu’il existe une connivence entre l’auteur et le lecteur, et donc au minimum que ce dernier connaisse l’auteur et ses opinions. La même phrase écrite par des auteurs différents peut présenter des sens tout à fait opposés. « De l’esclavage des nègres » de Montesquieu ressemble tout à fait à certains argumentaires esclavagistes de l’époque, mais l’intention est inverse.


Moyens cinématographiques

  • Le procédé le plus simple consiste à exprimer l'un des niveaux du système ironique par le son et l'autre par l'image, comme dans ce passage de Vietnam, Année du Cochon d'Emile de Antonio (suite à une panne de sous-titres, voici ce que dit l'officiel : « Quand un prisonnier est capturé par les forces des États Unis ou celles du monde libre, après interrogatoire, il est remis aux autorités vietnamiennes. Ces prisonniers ne sont pas maltraités. Ils sont détenus conformément aux clauses de la convention de Genève. »)


ou dans cet autre exemple, plus complexe, de Robert Stone, montrant, sur une musique hawaïenne off, les explosions nucléaires des essais américains à Bikini (Radio Bikini, 1988)


Les palmiers


Les palaces

    • Un changement de point de vue révélateur peut être également un moyen cinématographique efficace. La vue de dos du buste hautain révèle qu'il est creux (A propos de Nice de Jean Vigo).


Divers

Corrélats : Point de vue | Humour | Polémique | Satirique |

Synonymes/Anglais : Persiflage | Raillerie | Dérision | Moquerie | Sarcasme | Irony |

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